Elisabeth Tronhjem. Des pierres qui respirent.
Andreu Manresa
El País (España)

Elisabeth Tronhjem organise des images et des concepts dans la pierre, pénétrant de métal le grès de Majorque ou le marbre de Carrare afin de découvrir l'expressivité qui respire hors de la vue. Elle détache des morceaux de roche à la main, coupe, martèle, taille, travaillant et polissant à la poursuite de sa vocation. C'est une sculptrice organique, dynamique et complexe.

(La baie de Palma – Paseo Marítimo – Gomila – Titos -Victoria) Cette Danoise se nourrit de la lumière de la mer, fuyant la lumière de l'aube et le coucher du soleil qui traverse la baie pour créer une fournaise de couleurs au-dessus de la Méditerranée semblable à un miroir, parsemée de bateaux. Elisabeth Tronhjem construit un univers iconographique indéterminé : des visages, des corps géométriques, des mains, la douleur, la réflexion, un peu de beauté).

L'art noble et primitif de faire parler les pierres, de capturer la nature et la vie dans des murs ou la peau de roches détachées, est né avec les tailleurs de pierre anonymes ou renommés, à travers leurs sculptures d'autels médiévales, leurs portiques ou les portes protégeant les œuvres d'art ecclésiastique. Les tailleurs de pierre visaient des scènes réalistes, la représentation légendaire ou apocalyptique de la religion et de la vie à travers les saints, un contact métaphorique, sous des formes naïves voire pornographiques, comme on peut le voir dans les chapiteaux et les presbytères.

(Elisabeth Tronhjem EH est une habitante solitaire et privilégiée de la première ligne de la baie de Palma, ainsi qu'une citoyenne tenace qui, dans son loft unique – au sein d'une propriété majorquine de style ancien, devenue résidence d'été avant de devenir la demeure de Tronhjem –, résiste aux impulsions et aux prétentions de ses puissants voisins qui érigent et étendent leurs entreprises monolithiques de loisirs et de luxe).

La sculpture est un engagement mental, un travail solitaire qui fonctionne indépendamment de la référence figurative. La création de cette collection a impliqué de se battre pierre après pierre dans des défis individualisés, l'un après l'autre, jusqu'à constituer ce qui est presque un échiquier de pièces. C'est ainsi que je les ai vues : une armée de figures assises sur des piédestaux, lorsque j'ai rencontré l'œuvre et sa créatrice pour la première fois.

(L’artiste a découvert la malléabilité du grès, car en quête de soleil et de sel, par-delà les mers, son père a quitté le Danemark et est arrivé dans la baie de Palma à bord d’un vieux dragueur de mines restauré.

La famille Tronhjem s'installa à Palma et le navire militaire finit par faire partie de la flotte habituelle. Le patriarche garda la tête haute et acheta une belle maison près du dragueur de mines, où se trouvent aujourd'hui l'atelier et la demeure d'Elisabeth.

L'exaltation et le triomphe de la nature, la manipulation de la réalité, la quête de la beauté, la recréation des corps, la reconstruction des couleurs, doivent être quelques-unes des options recherchées par les artistes tout au long de l'histoire de l'art. Il est possible que les sculpteurs traditionnels, en raison de l'usage des matériaux, s'efforcent de découvrir l'âme des pierres, le vent dans le bois ou la mort des métaux.

(Une vache et un cheval en bronze vide, tous deux figures presque réalistes, aux surfaces simplement suggérées, sont exposés dans la maison d’EH à Palma, témoignant d’autres périodes, anciens exemples de cette artiste diplômée en Beaux-Arts de l’Académie des Beaux-Arts, installée à Contigliano pendant de nombreuses années dans une magnifique campagne médiévale, dans une maison pittoresque, également avec de splendides vues sur le Monte Terminillo, proche de Greccio, où saint François fonda sa première « crèche ». Dans la renommée Pietrasanta, elle travaille le marbre et le bronze. Elle crée et ressent les tremblements historiques de la culture).

L'amalgame des espaces et la transcendance du volume chargé de sens caractérisent l'œuvre d'Elisabeth Tronhjem, qui a eu la patience passionnée de déconstruire à coups de marteau et de scie, puis de reconstruire avec finesse la géométrie et le volume d'un cube de grès, en un exercice de sagesse et de patience, et en reconnaissance du spectateur. Sa sculpture directement liée, « Cube – Partie et Totalité », se trouve à l'hôtel de ville de Holstebro, l'un des espaces d'exposition les plus importants du Danemark.

(Le célèbre Danois Jörn Utzon, architecte de l’Opéra de Sydney, a découvert à Majorque le grès, la chaleur et l’amabilité constructive de cette pierre côtière – la matière solide dont les plages sont faites et sur laquelle l’île repose – et a construit en trois décennies des maisons à Portopetro de Santanyí ainsi qu’à S’Horta de Felanitx, qui sont des monuments, des sculptures habitables, deux joyaux essentiels de la littérature architecturale).

Un artiste gère l'équation permanente entre doute et force, l'aventure de la recherche de voies expressives, luttant avec les matériaux, tantôt par une froide méditation, tantôt par le hasard. La découverte, l'élan et les contrastes de ces pièces suggèrent un halo presque mystique, un rejet des aléas de la nature. Cependant, dans la matrice des contradictions, dans leurs airs, leurs visages et leurs creux, les « pierres sacrées » d'EH exhibent une sorte de peau de bois et une architecture transparente.

Elisabeth Tronhjem,
Formes séductrices, figures reliées
Mariano Apa

Comparée à d’autres artistes étrangers qui vivent en Italie, Tronhjem conserve une aura qui, en un sens, la détache du lieu et de la communauté dans lesquels elle a choisi de vivre.

Contrairement à d’autres, cette artiste danoise ne se cache pas derrière le romantisme exotique mais usé du « voyage éducatif » ni même derrière l’isolement qui caractérise l’« âge d’or » de toute culture.

Pour ceux qui se sentent souvent étrangers dans leur propre pays, les silences de la langue sont un prétexte pour ne pas communiquer à travers les formes établies dans les « lieux communs ». Ainsi, la solitude qui se crée est une source d'angoisse, mais elle est aussi une protection contre le consumérisme et la violence de l'ignorance.
Peut-être sommes-nous toujours des « étrangers », pour nous-mêmes comme pour les autres. Il est probable que seules les œuvres d’art puissent tenter de communiquer et, dans leur discret effort pour entrer en contact avec le monde extérieur, apporter un soulagement face à l’épreuve des longs silences insupportables et douloureux de la non-communication.

Les vallées et les montagnes ont changé – différentes des collines abritées par le Rieti – à l'égard des silences poignants et des cris nocturnes, loin là-bas dans le Jylland, dans la région de Herning ; mais la « question » concernant l'identité et la confrontation avec le monde demeurent, formant les masses volumineuses qui articulent, entre le vide et le plein, le sens d'une sculpture qui est en réalité l'anatomie des silences et des cris que l'on peut entendre dans l'étendue désolée de la mer, noyée dans la fureur du vent, de Heldum, près de Lemvig.

La sculpture de Tronhjem s’articule dans la manipulation, principalement, du bois, du fer et enfin du plâtre. Les matériaux froids et chauds classifient le goût et le parfum du corps de la solitude, démontrés dans la géométrie et les conditions volumétriques des creux et de l’enchaînement modulaire, qui organisent architecturalement les espaces verticaux et diagonaux au sein desquels la figure acquiert sa forme et le mouvement de son corps.

Ces plâtres sur lesquels Tronhjem travaille ces derniers temps surgissent avec élan et intensité : la modulation de la lumière sur la masse du plâtre/de la chair, ou l'opacité toujours lancinante des entailles qui font que la lumière est réfléchie ou retenue, selon l'opacité et la brillance des polissages et des surfaces.

Les découpes définissent la direction des mouvements secs et rapides, presque violents, comme un geste « spatialiste » subliminal dans le style de la géométrie angulaire d'un Fritz Wotruba jamais oublié, ou d'un Chillida, évoqué non par hasard dans l'une des premières œuvres majeures de Tronhjem, modulées dans des expositions permanentes au conseil municipal de Holstebro.

Avec ces conditions projectives et géométriques d'une valeur architecturale constructive, une fusion s'opère entre le sens fondu, lacéré, démembré et brisé des parties de la sculpture qui évoquent les figures anatomiques du visage ou des mains, des bras ou des jambes.

Comme l'a souligné Jesper Knudsen, directeur du Holstebro Art Museum, Tronhjem travaille avec des distributions géométriques informelles, réunissant dans son œuvre la poésie de la figuration et celle de l'abstraction.

Figurations et abstractions qui unissent la légende existentielle de la rencontre et de l’étreinte, de l’abandon et de la violence, du recueillement et du délaissement. Entre salut et perdition se joue l’étreinte entre le vide et le plein, la forme et l’informe.

Entre l’étreinte du « Baiser » de Rodin et les étreintes vampiriques des baisers des xylographies de Munch, et, par conséquent, entre Rilke et Strindberg, Tronhjem prend fermement parti pour Munch, extrayant les nerfs, signes filamenteux qui impriment de lacérations carbonisées les murs blancs de plâtre travaillé, modelés par la lumière, et traduisant ses articulations architecturales de torsions dynamiques, tantôt douces tantôt agressives, presque des contorsions crépusculaires, de sorte que cette sculpture accompagne véritablement les cauchemars (stylistiques et littéraires) du Strindberg de « La Sonate des spectres » ou de « L’Enfer », légèrement atténués par les légendes des « Habitants de Hemsø ».

Jesper Knudsen
Elisabeth Tronhjem, Rigueur et expressivité

Le travail d’Elisabeth Tronhjem se caractérise, depuis ses années d’études, par un sens du dynamisme et de la domination. La tension entre simplicité et rigueur d’une part, et expressivité et éloquence d’autre part, se rejoignent souvent dans une même œuvre.

Dans d'autres œuvres, cependant, elle ne s'est concentrée que sur l'un de ces aspects. Étudiante, elle a été remarquée pour avoir reçu le prix « Det Neuhausenske Legats Konkurrence » pour sa solution au thème du concours Kuben, Del og Helhed, ou Cube : « Partie et Totalité ». Le cube se divise en de nombreux éléments qui, séparément et conjointement, forment et composent des œuvres distinctes. Parallèlement, Tronhjem crée aussi des figures expressives et naturalistes, des portraits et des groupes de couples qui s'aiment et s'enlacent.
La femme assise « Sus » de 1986 appartient à cette catégorie.
Après s'être établie en Italie, de nouveaux aspects sont apparus dans ses sculptures. Un isolement volontaire du monde de l'art lui a ensuite permis de se concentrer sur l'expression artistique. Le résultat fut une série d'œuvres en bois, où les créations adoptent les caractéristiques à la fois de structures architectoniques et de formes organiques. Ces dernières années, Tronhjem a également réalisé une série de figures en plâtre, où l'expérience de la sculpture sur bois a été largement développée, et qui présentent des traits issus à la fois de la sculpture classique et de la sculpture abstraite.

En 1998, Elisabeth Tronhjem s'installe dans la résidence familiale à Majorque, une maison pleine de caractère, construite en grès local ou « marés ». Ce même grès auquel Tronhjem s'est consacrée avec passion dans son travail continu de sculpture. C'est ici que Tronhjem travaille, dans ce cadre pittoresque, entourée d'hôtels et de vues étendues sur la Méditerranée.
Dans ses sculptures, Tronhjem unit ses expériences personnelles à l'inspiration offerte par la tradition artistique de la culture méditerranéenne occidentale. Ainsi, on y trouve des figures ou des fragments de figures extrêmement expressifs, proches de la souffrance, où la tête ou le visage domine, et des éléments sculpturaux rigoureux ou formels y sont souvent intégrés.

© ELISABETH TRONHJEM 2025. TOUS DROITS RÉSERVÉS PHOTOS FILIPPO M. GIANFELICE